Dessins et textes libres...

Le vieil homme est grand, très mince, maigre. Il porte un costume gris croisé qui flotte un peu autour de lui. Le vieil homme porte un béret étroit qui lui enserre la tête. Il a posé un vieil électrophone sur le parapet de la cour du musée. Ce doit être un appareil à piles car il n’a pas de fil. A côté il a disposé quelques disques, des 45 tours. Il en introduit un sur le pick-up. Une musique s’élève, pas très puissante, un peu égrillarde. C’est une valse, de Strauss ou de Lehar.
Le vieil homme commence à tourner ; il porte au pieds des patins à roulette. Il se tient très droit, les mains derrière le dos, les bras s’écartant à peine du corps pour donner l’élan. La tête est dressée, le regard ne fixe rien de précis, il tourne parmi les colonnes du musée, il ne voit personne, un sourire fixé en permanence sur ses lèvres. Le vieil homme danse sur la musique, il lance son pied sur les premiers temps de la valse, tandis que l’autre pied se soulève doucement, les mouvements sont mesurés, ce sont ceux d’une vieille personne qui économise ses forces, mais tous les gestes sont là, ils coulent les uns après les autres, au rythme de la musique.
Le vieil homme tourne dans la cour du musée qui domine la Seine ; les colonnes l’entourent comme pour le protéger, il n’y a que quelques spectateurs qui se sont arrêtés, des visiteurs qui sortent du musée et qui s’étonnent de voir le vieil homme dans le soleil, avec son ombre qui tourne autour de lui au son de la valse, avec ses bras qui se balancent à peine pour accompagner le pied qui se lance, avec le béret qui détonne sur le costume croisé boutonné, avec cet air imperturbable qui semble tout ignorer de se qui se passe autour.
Je venais souvent au Musée d’art moderne voir les tableaux d’Yves Tanguy et de Max Ernst ; je les connaissais, j’allais directement dans la salle correspondante, je restais longtemps devant pour les contempler, les apprendre, m’en imprégner, ceux de Tanguy aux formes flottantes dans un monde sans limites, ceux de Max Ernst aux matières sombres de bois et de forêts fantastiques, aux soleils primitifs des premiers temps de l’homme.
Dehors, je retrouvais le vieil homme qui tournait. Je le regardais toujours avec la même fascination. Durant les années de Paris, je ne me souviens pas de pas l’avoir vu. Il devait venir tous les après midi.
Et puis bien sûr un jour il ne fut plus là, et puis après la cour fut envahie par des chaises et des tables pour y servir des boissons, plus tard le musée fut refait à neuf, les fresques nettoyées, les cimaises renouvelées ; je n’ai plus vu le Tanguy, ou je ne l’ai plus cherché, je n’étais plus fasciné par les formes flottantes ou par les bois obscurs. Le vieil homme a du mourir maintenant, et qui a pu garder le tourne-disque et les patins à roulettes, et les disques de valses de Strauss et de Lehar