Aujourd'hui, c'est une très forte marée, avec un très gros coefficient, au-dessus de 100. La mer est loin, comme absente, dans la brume du matin. A peine au loin une ligne plus claire indique sa brisure douce sur les rochers de l'estran, qui ont dégorgé à la lumière d'une façon indécente. Ils se répandent le long de la plage en grande plaques inégales, noires ou vertes, séparées de reflets de bronze où persiste la mer, qui a enfermé quelques barques échouées.
Hommes et femmes sont venus de loin pour la pêche à pied. Ils s'aventurent vers l'horizon comme sur des terres vierges à conquérir. Chaussés de bottes, vêtus de cirés multicolores, des sacs en bandoulière, pelles et seaux à la main, ils restent quand même par petits groupes, pour ne pas se perdre, pour ne pas rater les bons endroits.
Sur un banc, face à la mer, j'ai un peu froid dans la bruine. Le spectacle de la mer me semble lointain; j'essaie d'en mesurer la distance, en pensant que c'est inutile puisqu'elle va remonter, que cela ne servira à rien, ou bien qu'il faudra attendre une douzaine d'heures pour retrouver l'étiage, mais que ce ne sera pas le même coefficient, le même ciel, la même mer.
Et pourquoi attendre quand le paysage s'immobilise petit à petit. Les pêcheurs à pieds se figent peu à peu dans leurs attitudes, les mains dans la vase, ou portant les seaux. Deux cyclistes passent au ralenti sur le chemin qui longe la côte: vont-ils s'arrêter définitivement? ils posent le pied par terre, regardent la mer. Vont ils repartir? Ils s'interrogent, et aucune réponse ne semble venir.
Mon attention se relâche; ma volonté s'étiole devant tant de douceur amère; le désir (le désir de quoi?) s'éteint doucement devant l'acceptation de ce renoncement. L'impression s'accentue quand le tableau s'enfonce lentement, quand les rochers s'affaissent, quand l'horizon bascule sans pourtant que l'image n'en soit fondamentalement modifiée.
Ce mouvement insensible, dont on ne peut dire quand il a commencé, fascine et procure un certain plaisir dans cette descente vers les profondeurs. Surtout ne plus influer sur ce qui est en train de se passer, ne pas faire le geste qui détruirait cette attirance vers le vide, lâcher toute résistance, si faible soit-elle, qui pertuberait cette douceur pernicieuse. Attendre. Accepter. Renoncer. Oublier.
Cela aurait pu être grave et peut-être définitif si les cris joyeux des enfants qui revenaient de la thalasso ne m'avaient pas rappeler sans hésitation à la réalité.