Nous sommes les enfants de La Fayette, quand les rêves de liberté s'allient au désir des continents lointains. Pour gagner l'Amérique, le marquis s'offrit un bateau sur ses propres deniers. Il embarqua contre l'avis de son père, contre l'avis du ministre de la guerre, contre l'avis du roi. Seule sa femme accepta, parce qu'une épouse d'un La Fayette acceptait que son mari parte jeune à la guerre se faire tuer. Avant ils faisaient vite des enfants pour assurer la descendance. Le bateau s'appelait l'Hermione.
La construction d'un navire de guerre était rapide, quelques mois seulement; l'armée avait besoin de navires pour battre l'Angleterre, pour effacer l'humiliation qu'elle avait infligée à la France; on déboisait la France, mobiisait charpentiers et menuisiers, voiliers et cordiers. La corderie royale de Rochefort tournait les fibres en d'interminables tresses; elle livrait écoutes et ralingues, et les amarres aussi, de celles que l'on largue quand le vent de l'histoire souffle trop fort, quand les destins traversent les océans pour s'accomplir.
Un autre rêve est de revivre le rêve, de retrouver l'odeur du bois, de reprendre les gabarits, les couples, les formes anciennes, de choisir les essences, les faire venir des meilleures forêts, de ressentir à nouveau les gestes du métier, celui du maître qui voyait le navire plus qu'il ne le concevait, qui se fiait plus à son oeil qu'aux plans, qui en savait la ligne comme s'il ne l'avait jamais apprise.
Depuis plusieurs années, l'Hermione prend forme à Rochefort, aussi; elle prend son temps; elle n'a plus l'urgence des combats. Elle fera un voyage inaugural pour prouver sa force, puis elle reviendra se poser, se reposer de ce long et unique périple. Mais elle aura emmené tous les rêves, ceux des insurgés contre l'Angleterre, ceux d'un royaume finissant qui aide une démocratie à vaincre un autre royaume, et tous ceux qu'emporte tout marin quand le navire quitte le port.
L'Hermione est dans un hangar de métal, elle est dans son cocon, discrète et besogneuse. Un jour, la marée haute viendra la chercher, elle glissera sur les marais, suivra docilement le fleuve tranquille, rejoindra la mer, déploiera ses ailes, et emportera nos rêves.