Dessins et textes libres...

Les habitants de la petite ville de N. furent surpris le jour où apparut sur la grande place une cage. C'était une grande place, nue, au sol de terre battue, qui avait été il y longtemps une place d'armes, mais les habitants de N. étaient pacifiques et il n'y avait plus de garnison depuis longtemps. Peut-être avait-il eu une statue du roi, mais elle avait dû être enlevée à la révolution. Une arbre de la Liberté avait bien dû y être planté, comme ce fut un temps nécessaire, mais il n'était pas resté non plus. Depuis la place était vide, avec seulement une rangée d'arbres sur le côté, là où se mettaient les boulistes pour bénéficier de l'ombre, sauf le jeudi qui était marché. Quelques fois, l'été, un cirque y venait installer son chapiteau, un petit cirque, la place n'était pas si grande, et l'on vit un jour un éléphant faire le tour de la place en remuant sa trompe. Et puis bien sûr il y avait le bal du quatorze juillet, et la cérémonie du onze novembre, près du monument aux morts qui se touvrait dans un angle.
La cage était un cube d'environ un mètre cinquante de côté, avec des barreaux tous les trente centimètres. Un attroupement se fit, et les commentaires allèrent bon train. Le maire, informé, se déplaça immédiatement, et voulut la faire enlever. Les hommes du service de l'entretien ne purent la soulever; il semblait que les barreaux s'enfonçaient profondément dans le sol. La question grandissait: qui l'avait placée là, quand, par quel moyen était-elle arrimée aussi fortement. Et surtout, comme le clama un conseiler d'opposition (car l'affaire prit rapidement une tournure politique) , pourquoi? Le débat au conseil municipal fut houleux, le maire accusé d'une sombre machination. Il fit appel au gouvernement pour que des policiers fassent une enquête, mais ils ne trouvèrent aucun indice. La police posa des barrières autour de la cage, mais les habitants, qui avaient déjà pris l'habitude de se réunir près de la cage (et très vite les discussions portérent sur d'autres sujets), les enlevèrent. Et quand les ouvriers vinrent pour la découper au chalumeau, ils s'y opposèrent violemment. Un homme cria même que l'on portait atteinte au patrimoine de la ville, que la cage valait bien toutes ces statues contemporaines que les municipalités posent au milieu des ronds-points. Les hypothèses les plus absurdes furent émises: une femme assura que le diable en personne devait être dans la cage, et que le malheur s'abattrait sur la ville; un homme suggéra de la transformer en volière; un autre évoqua les fameuses geôles des Louis XI, où le prisonnier ne pouvait se tenir ni debout ni couché, et qui finissait tordu dans d'affreuses souffrances. Cette dernière idée, curieusement, fit son chemin. La ville de N. n'avait pas de prison, et d'ailleurs la criminalité y était très faible. Pourtant les gens qui se réunissaient chaque jour auprès de la cage commencèrent à se demander qui devrait être enfermé; il était difficile de discerner les vraies culpabilités des vengeances personnelles.
La rumeur envahit pourtant toute la ville qu'il fallait chercher le coupable qui méritait d' être ainsi soumis à l'opprobe générale. Des bien-pensants eurent beau argumenter que le cage était venue sans que l'on sache pourquoi et que ce n'était pas une raison, d'autres y voyait au contraire le signe d'une volonté divine à laquelle il fallait se soumettre. On trouva un coupable; il fut arrêté, jugé sommairement par un tribunal improvisé, et condamné à occuper la cage. C'est alors que l'on s'aperçut (pourquoi seulement maintenant? c'est étonnant), que la cage n'avait pas de porte, que l'on ne pouvait pas y entrer. La perplexité gagna la population. La cage ne pouvait donc pas servir de cage. Le trouble fut qrand tant l'idée de l'utilité, voire la nécessité de cette cage était maintenant ancré dans les esprits des habitants de la petite ville de N. La cage fut maudite, elle fut souillée, mais personne n'osa plus s'en approcher. Le coupable fut injurié et chassé de la ville.
La place devint déserte, les boulistes trouvèrent un autre terrain de jeu, et l'on mit le marché autour de l'église. Quelques mois plus tard, un jeune journaliste revint sur cette affaire et fit paraître un article qui disait en substance qu'en fait c'étaient peut être les habitants de la ville de N. qui étaient enfermés dans la cage, mais à l'extérieur. Il fut licencié du journal le lendemain.