Dessins et textes libres...

(photo de François Bon, pour Paysage fer)
Départ à 6h16, pour s'enfoncer immédiatement dans les masses noires des Vosges. L'arrêt à Saverne est comme une sombre pensée, inutile. A Sarrebourg, la nuit s'infléchit en un gris charbonneux qui repousse encore loin le jour. Pourtant le vert sombre d'un pré proposera la première couleur. Le paysage tentera de distinguer les nuances de gris et de vert, recouvert souvent d'une nappe de brouillard. L'informe envahit alors de nouveau tout dans l'état léthargique du jour en attente. Un léger infléchissement de la pente de la voie peut libérer à nouveau les masses noires des arbres, les clartés timides des champs. Une harmonie se cherche avec le velours des sièges aux larges bandes grises et vert pâle, où sommeillent les voyageurs.
Le monde s'établit peu à peu: une route lisse, avec sa bande blanche et quelques poteaux au virage; le reflet de bronze d'une rivière; le parallélipipède d'un bâtiment industriel accolé à la voie ferrée; le foisonnement de rails, poteaux, fils, wagons de marchandise à Blainville-Derrevillières, dans un élargissement brutal du paysage fer*, pour se resserrer aussitôt, ne laissant filer que deux voies annexes, envahies d'herbes; les bâtiments poussiéreux d'une plâtrerie; de nouveau une rivière, large et laiteuse au sortir d'un bief; des pavillons maintenant, serrés les uns contre les autres; une première file de voiture arrêtées au feu rouge. Dans le jour qui se lève enfin, le paysage s'encombre, les objets urbains s'accumulent, l'enseigne d'une station d'essence, des hangars immenses et délabrés, un panneau publicitaire annonçant le salon de l'érotisme les 5 et 6 octobre, des immeubles aux premières fenêtres éclairées, un appartement à vendre au troisième étage. Le train entre dans une ville: Nancy.
La montée des voyageurs brise le charme de la montée du jour. Au sortir de la ville, le brouillard reprendra le dessus, comme une régression, décourageant l'attention. Sur le bord de la voie, des reflets peuvent indiquer la présence d'un canal. Retour aux limbes d'un jour avorté.
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Le train avancera longtemps dans ce coton vaporeux. J'essaie de lire Extension du domaine de la lutte de Michel Houllebecq. Je ne sais pourquoi il me fait penser à la fin désabusée et assez lamentable de l'Education sentimentale, où les deux compères reconnaissent que, somme toute, c'est au bordel qu'ils eurent leurs meilleurs moments. Flatterie de la bassesse.
A une demi-heure de Paris, avec cette impression d'accélération, réelle ou fictive, qui accompagne l'approche de l'arrivée, le soleil envahit doucement le brouillard sans le dissiper tout à fait, mais en faisant remarquer que la saleté des vitres contribue largement à l'accentuation de la grisaille du matin. Les premières ombres nettes apparaissent, et le canal, revenu, s'agrémente de petits bateaux blancs. La banlieue envahit définitivement le paysage.
Nous arrivons à Paris. Il fera certainement beau aujourd'hui.
p.s.: je finirai Houllebecq dans le metro et donnerai le livre à ma voisine avant de descendre à la station Daumesnil.
*Paysage fer, de François Bon, éditions Verdier