Dessins et textes libres...

La forêt, Max Ernst
C'est comme une forêt. De grands arbres noirs percés de soleil. Une pénombre montée de l'obscurité de la terre, qui s'étend comme une nappe de brouillard. Une lumière diffuse, sourde, dont on attend à chaque instant l'extinction. En trois pas toute orientation est perdue. On cherche en vain une raison de se diriger. Pourtant, tout près on voit bien l'arbre, son écorce torturée, son fût dressé, ses branchages comme un bouquet de feu d'artifice figé dans la perte de la dernière fusée. L'arbre appelle la main, le toucher rassure, le tronc s'enfonce dans la terre, on aperçoit les racines qui réapparaissent un peu plus loin, l'ancrage paraît solide: c'est donc un point fixe, à partir duquel on peut construire une direction, un chemin, un départ, repérer un aute arbre, progresser, vers quoi? mais l'essentiel est de savoir que l'on est près de cet arbre là, unique, retrouvable. On comprend mieux les amants qui gravent leur nom sur les arbres auprès desquels ils ont échangé leurs baisers. Plus tard, ailleurs, rien ne sera plus jamais pareil. Et il faudra pourtant bien revenir à cet état là, à ce bonheur dont il ne reste plus que cette écorce à qui on a confié un secret dérisoire.
L'oeil se perd dans la futaie; aucun repère pour se diriger, si ce n'est l'arbre suivant. Pourtant là-bas, l'ombre a bougé; malgré l'absence de vent, il y a eu un mouvement de lumière. Une bête sûrement, un renard peut être. Pourquoi penser à un renard? Parce qu'il est malin? mais tous les animaux se déplacent dans la forêt en sachant où ils vont. Un marcassin? la chose est dèjà plus conséquente; pourquoi n'est-on pas armé? Attente. Retrouver le calme de la forêt; attendre le prochain mouvement, la prochaine vibration, le prochain soubresaut. Ou un cri. On n'avait pas remarqué que la forêt était curieusement silencieuse. Cela vint d'un coup. Des cris aigus, répétés, et, tout près, l'herbe qui secouée par ce qui est à l'évidence une lutte. Ils étaient déjà là, à s'épier, à se toiser dans l'ombre, à se défier. L'attaque fut si brusque, si brève, si violente aussi, la mort si rapide, que le retour au calme est une nouvelle menace.
Il faut pourtant avancer, faire quelque chose, manger, dormir. Qui dans la forêt opaque, qui dans la ville immense sera la proie, sera le prédateur, sera l'observateur, sera le chasseur? Derrière chaque immeuble, dans chaque voiture, au coin de quelle rue la menace apparaîtra-t-elle? Dans la nuit qui s'avance les lampadaires tentent de repousser les ombres, de rassurer les proies, de dissuader les attaques. Les rêves s'encombrent de peurs inutiles. La nuit enferme l'obscurité pour mieux la circonscrire. Sur les immeubles de la ville, les signes se cherchent, les amoureux écrivent à la craie des repères pour se retrouver, pour orienter leur vie, pour maîtriser la ville, pour ne pas être une proie.
Mais rien n'est sûr.