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La "sensibilité inquiète" du baron Haussmann.

La Place de l'Europe sous la pluie, de Gustave Caillebotte

Dans une récente émission de France Culture sur l'Histoire de Paris, Philippe Meyer, le "chroniqueur matutinal" qui sévissait jadis le matin sur France Inter, cite un auteur dont je n'ai pas retenu le nom en disant que le baron Haussmann manquait de cette "sensibilité inquiète" qui devrait habiter tout homme qui se préoccupe de la ville.

Après de nombreuses années de vie professionnelle dans ce que l'on appelle l'aménagement urbain (terme peu flatteur pour qualifier une volonté de faire évoluer la ville dans ce que l'on suppose le développement), force m'est de constater que c'est bien cette sensibilité inquiète qui manque le plus.

Trente ans, temps d'une génération génétique, temps de deux ou trois générations sociales ou professionnelles, temps du retour d'expérience, temps aussi de l'épreuve du temps sur ce que l'on a construit en le croyant durable, solide, stable, sinon éternel. C'est le temps des démolitions de ce qu'on a construit (ou par des gens de sa génération), c'est le temps des faillites, simplement parce que nous nous sommes trompés de cible, ce ne sont pas seulement de beaux immeubles qu'il faut, ce ne sont pas de grands espaces verts (ou roses, ou bleus), c'est une vie qui soit admise, reconnue, valorisée. Ce sont des familles qui s'intégrent, des hommes qui travaillent, des enfants qui écrivent, des femmes qui tissent ce lien social indispensable.

La ville est faite de mouvements âpres, de vies soumises aux lois du marché, de luttes pour la survie, pour l'honneur aussi, de modifications obscures qui la transforment en profondeur sans qu'il y paraisse. Les forces inhérentes à la ville sont plus fortes que les pensées des urbanistes, que leurs visions personnelles. Que vaut une idée, même talentueuse, devant des millions de vies qui se frottent aux murs de la ville? Que vaut la rigueur de la volonté, même la plus pétrie de bonnes intentions, devant le mouvement brownien des hommes et des femmes qui arpentent la ville? Voilà qui doit créer cette inquiétude nécessaire, cette sensibilité à la vie dans sa réalité, dans sa complexité, dans son obscurité aussi, dans ce qu'elle a qui ne peut s'expliquer. L'architecte, ou l'urbaniste doit, avant d'être un créateur certain de sa valeur et de son apport à la société, être d'abord une aiguille qui vibre aux moindres variations des palpitations de la ville, de ses habitants, de son rythme, de ses angoisses aussi. Alors, dans la crainte et le doute, saura-t-il formuler quelques esquisses de ce qui pourrait apporter le bonheur, ou du moins la sérénité, dans le grand bouillonnement de la ville.

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