Jeudi 2 juillet 2009
On aime, en art, les duos. On préfère souvent les duels. Picasso et ses Maîtres, la récente exposition, en fut un bon exemple : confrontation, plagiat, inspiration, respect.
Confronter les deux tableaux des Ménines et de Guernica (ou plutôt se confronter à ces deux monuments) à quelques heures d'intervalle, le temps d'aller du Prado au musée de la Reine Sophie, est une épreuve, un combat en deux rounds, dont on ne ressort pas indemne.
Etant venu en candide, sans préparation, ni connaissance de la peinture ibériqe, je crains que mes impressions n'aient été mille fois ressenties, et analysées. Je ne redoute heureusement plus le ridicule.
Ce qui est frappant, au-delà de la composition, de l'aboutissement d'une pensée, de intention magnifiquement réalisée dans ces chez-d'oeuvre, fut en fait la similitude de l'impression éprouvée devant ces deux tableaux :
Mettons-nous devant les Ménines, un jour sans foule. La contemplation de la toile, globale ou s'attachant à un détail, qui fait aller l'oeil d'un personnage à l'autre, l'infante, le peintre, les ménines, le couple de courtisans, l'homme se profilant dans l'entrée, en pénétrant plus ou moins dans la profondeur du tableau, fait déplacer le spectateur, insensiblement, sans qu'il s'en rende compte, dans son espace à lui de spestateur, jusqu'à un emplacement très précis, tant en distance que latéralement. Et là, le tableau immobilise le spectateur en ce point, lié qu'il est de tous les fils qui le relient aux regards, aux lignes, aux perspectives. Pris dans les rais de la complexité voulue du tableau, il est fixé comme une proie dans la toile du peintre, il s'est mis là où le peintre voulait l'imposer. À ce moment, apercevant le couple royal , flou, dans le miroir, le spectateur a le sentiment d'avoir été manipulé, et d'occuper exactement l'emplacement où se situerait le couple royal s'il était véritablement présent. Cette constatation et cette substitution en quelque sorte au couple royal donne au spectateur toute la puissante de l'organisation du tableau, toute la rigueur des liens entre les sprotagonistes, y compris lui-même, et la force d'une révélation.
Guernica a une telle puissance qu'on ne peut le regarder que progressivement, si l'on peut dire, pour atténuer la violence brutale de l'évocation. Passons ces longues minutes qui à la fois permettent un recueillement et une exploration. Laissons le temps (et ce malgré la connaissance de l'oeuvre par les reproductions) dévoiler toute la force, l'horreur de l'expression, et la confrontation du spectateur aux figures qui chacune l'interpellent : la mère et l'enfant mort, le cheval, le glaive brisé, l'homme dans les flammes, la lampe tendue, etc. Quelle similitude avec les Ménines ? Justement cette force qui fait déplacer le spectateur devant le tableau, cherchant le meilleur angle, la meilleure vision. Jusqu'à ce qu'il s'aperçoive qu'au delà du tableau ce sont des cris qui sortent du tableau, des bouches, des gueules ouvertes démesurément ; des cris, des hennnissements, des meuglements, des gémissements. Désespoir, pleurs, plaintes, colère, rebellion, écrasement, résistance, espoir : le spectateur se trouve au centre polyphonique de la détresse et de la colère des hommes devant la barbarie. Instinctivement, il se place au lieu focal de cette symphonie de l'horreur comme il se plaçait instinctivement au centre focal des lignes des regards et des reflets des Ménines.
Et c'est rempli des pièges de Vélasquez et de la violence de Picasso qu'il poursuivra sa visite de Madrid.
Dessin de Pierre Étaix pour la Maison Arpel, dans Mon Oncle, de Jacque
Tati.
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