Dessins et textes libres...

Toujou iéu canterai
Souta li tiéu tounella
La tiéu mar d’azur
Lou tiéu cièl pur
E toujou griderai
en la miéu ritournella
Viva, viva, Nissa la Bella
Les voix mâles résonnent sur la petite place du vieux Nice. Monsieur le maire est en train de fraterniser avec des Italiens en entonnant Nissa la bella, l'hymne que connait tout niçois de bonne souche. Les couleurs sont vives, les rires sonores, les applaudissements nourris. Auparavant, dehors à l'angle de deux rues, sur de longues tables en bois, nous avions mangé la socca, cette grande galette de pois chiche qui ressemble à une énorme crêpe dorée, accompagnée d'un petit rosé bien frais.
Dès l'arrivée, Nice livre l'ampleur de sa baie dans le hublot de l'avion. C'est le même geste, la même courbe de la ville occupant tout l'espace entre la montagne et la mer, qui se déploie depuis le balcon de Patrick G., dans la nuit illuminée, animée des derniers avions qui décollent et atterrissent presque sur la mer, et que nous retouverons le matin dans l'apparition du premier soleil derriére la montagne. L'impression d'être au-dessus de la ville, tant la pente est grande et l'immeuble qui voudrait se détacher du sol, le balcon suspendu au huitème étage, une face vers la mer, une autre vers la montagne.
La descente vers la ville est une plongée dans les rues étroites et colorées, qui soudain finissent comme étonnées devant la promenade des Anglais, mais tout le monde n'habite pas le Négresco, ni les riches maisons du Cap Ferrat. Du coup le vieux Nice (un peu comme le Panier à Marseille) est un village dans la ville, avec ses authentiques et ses frelatés, ses originaux et ses touristes. On a envie de s'installer plus longuement, pour se laisser imprégner, pour se trouver un petit coin à soi, quelques habitudes, des visages qui vous reconnaissent, et la vie pourrait être bien.
Le hasard nous fait rencontrer le directeur des services de la ville, qui sort de la mairie avec des dossiers sous le bras (il est samedi matin, presque midi). C'est un violoniste et saxoponiste de jazz, il se produit régulièrement. J'évoque quelques souvenirs de Nice: j'avais dix-sept ans (il y a de ça plus de quarante ans!), je participais à une académie d'été de musique, sur les hauteurs de Cimiez. Le souvenir le plus drôle est le manque de place que nous avions pour travailler. Les guitaristes ou les hautboïstes s'enfermaient dans les wc de la résidence pour travailler, moi-même je plantais mon pupitre sur les terrasses. Les cours de musique de chambre étaient donnés par Roger Loevenguth, un homme charmant qui voulait me faire jouer la sonate du Printemps de Beethoven, avec les premières notes (laaaa, sol fa mi fa sol fa mi ré do, etc) infiniment répétées, pour que le démarrage n'en soit pas un, que le son commence sans qu'on s'en aperçoive, comme une résurgence, comme une évidence, comme si, justement, la musique ne commençait pas, mais réapparaissait seulement. C'est la première fois, et la seule d'ailleurs, où j'ai joué sur un Stradivarius, Loewenguth me le prêtant car il trouvaitque mon petit Klotz n'avait pas assez de puissance dans un trio de Mendelsohn. Nous travaillions toute la journée, ayant un cours chaque jour. On pouvait assister à des masterclass, celle de Henrik Szeryng, dans le cloître de Cimiez, était recherchée; il donnait des conseils pour la Chaconne de Bach à des élèves qui la jouaient déjà merveilleusement. En fin de journée, je descendais à la mer pour me baigner, face à la ville, et les avions tournoyaient dans la baie. Le soir, nous assistions ou donnions des concerts, j'étais dans les premiers violons quand Christian Ferras, qui était à cette époque au faîte de sa carrière, et qui n'avait pas encore sombré dans la dépression et l'alcool avant d'être secouru par son ami Barbizet et surtout par Karajan qui lui fit faire des concerts magnifiques avant qu'il ne se jette quand même dans le vide de la fenêtre de son appartement parisien. Je ne me souviens plus quel concerto il jouait, mais je me souviens que nous étions dans la pinède, la nuit tombée, et que Ferras ayant cassé une corde échangea prestement son violon avec celui du premier violon de l'orchestre pour enchaîner immédiatement la musique. Plus tard, j'ai assisté à une interview très mondaine (Quelle musique aimez-vous? — La bonne , naturellement ! — Cher maître! où êtes vous descendu? — Au Négresco, naturellement ! etc.). Nice est resté pour moi cette parenthèse musicale, nous avions pour finir donné un concert impromptu sur la promenade des Anglais dans une formation d'orchestre de chambre, avant que la gendarmerie vienne nous intimer l'ordre d'arrêter immédiatement, pour cause de trouble de l'ordre public...