Dessins et textes libres...

Lorsque nous emménageâmes dans notre nouvel appartement, en bordure d'une grande avenue de l'Est de Paris, comme nous n'avions encore rien installé, nous prîmes naturellement un repas au café situé en bas de l'immeuble voisin. Il s'appelait Le Postal. Je dis il s'appelait parce que depuis le drame que je vais relater, le nouveau propriétaire en a changé le nom, et l'on peut comprendre qu'il ait voulu redonner une nouvelle vie à l'établissement.
Le café faisait une formule de repas simple au prix raisonnable le midi pour les gens qui pouvaient travailler dans le secteur, à la poste située en face dans un immeuble contemporain (il défiait les immeubles plus anciens par sa hauteur, et remplaçait une poste qui datait du XIXe siècle et que tout le monde jugeait d'une architecture intéressante, tandis que le nouvel immeuble affichait des baies vitrées sur toute la hauteur des étages de logements pour les postiers, l'on voyait donc leurs canapés, tablettes, lits et autres mobiliers), ou dans un ancien central téléphonique, peut être fonctionnait-il encore malgré les progrès de la technique, on pouvait imaginer à l'intérieur des demoiselles du téléphone qui effectuaient les liaisons à la demande (Ne coupez pas, mademoiselle!), ou encore dans une des banques qui gardent jalousement les immeubles d'angle des rues de la grand place proche.
Nous discutâmes avec le cafetier, il venait de s'installer lui aussi, cela faisait seulement quelques semaines. Avant il était en banlieue, surtout maintenant il est son patron, avant je n'étais que serveur, je me suis endetté pour acheter ce café c'est sûr, mais c'est une bonne affaire, je crois, le chiffre d'affaire est bon, il y a une clientèle d'habitués, et puis ma femme travaille avec moi, c'est elle qui fait la cuisine, vous verrez, c'est une cuisine familiale, c'est vrai il est excellent le sauté de veau, comme ça nous n'avons pas besoin de personnel, de toute façon c'est trop diffcile à trouver, les jeunes ne veulent plus travailler comme nous, et puis les charges sont trop lourdes, mais ça va marcher, excusez moi mais la clientèle m'attend, c'est cela bon courage, nous aussi nous arrivons dans le quartier, nous au contraire, nous avons gardé, ma femme et moi, notre appartement en banlieue, c'est loin, nous sommes obligés de nous lever très tôt, le café ouvre à 8 heures pour les premiers clients, et le soir après avoir tout rangé, nous rentrons dans notre appartement avec la voiture.
Pendant trois ans nous fréquentâmes régulièrement le Postal, le nom sonnait bien, il était inscrit en jaune sur l'auvent, les plats étaient corrects, notre voisine se faisait monter le repas sauf le jeudi où elle descendait le prendre au café, les clients étaient réguliers, le matin avant de partir au bureau, moi aussi je prenais volontiers un café, pas souvent, mais juste assez pour entretenir la relation de voisinage, on échangeait des propos sur l'ambiance dans le quartier, sur la clientèle, elle est difficile vous savez parfois, sur l'immeuble et ses occupants. Madame était discrète, elle était à la cuisine mais le soir en rentrant je la saluais quand elle rentrait les bacs à fleurs qui décoraient la petite terrasse qui débordait sur le trottoir plus large de l'avenue. Elle était fatiguée après une longue journée, ses traits tirés et les gestes plus lents.
Puis nous partîmes de Paris, nous déjeunâmes une dernière fois au Postal, mais nous reviendrons, nous gardons l'appartement comme pied-à-terre, comment vont les affaires, c'est difficile vous savez, ma femme fatigue, et puis avant nous avions moins de souci quand j'étais serveur, il faut rembourser les emprunts, je ne peux pas embaucher du personnel, mais ça ira, bon courage, bon courage à vous aussi, vous partez bien loin, à Strasbourg, passez si vous revenez, c'est promis, nous viendrons reprendre du sauté de veau! A bientôt!
Nous ne revînmes que quelques mois plus tard, rapidement, sans faire attention au café, nous arrivions de nuit. Mais le lendemain, nous aperçûmes sur les vitres fermées un panneau indiquant que Madame *** vendait le café et le fond. Les renseignements vinrent de l'immeuble : monsieur s'était pendu il y a quelques semaines, dans la cave du café. Sa femme dépressive, les charges trop lourdes, l'impossibilité de pouvoir embaucher, le petit patron de café ne put supporter tout ça, pourquoi n'était-il pas resté serveur dans le café de banlieue?
Un nouveau propriétaire s'est installé, il a repeint le café, il a changé le nom, la vie continue; mais nous ne sommes plus retournés au café manger un sauté de veau sur la terrasse de l'avenue.