Dessins et textes libres...

On ne vient pas au Creusot par hasard. En l'occurrence, l'occasion est une rencontre annuelle des collectivités locales. Situé à l'écart des grandes routes, Le Creusot se remet peu à peu de la crise de la sidérurgie. Depuis l'augmentation des prix de l'acier, due, paraît-il, au développement de la Chine qui en augmente considérablement la demande, les entreprises métallurgiques vivent mieux. Le marteau-pilon, qui en symbolise la puissance technique, trône désormais à un carrefour, offrant au visiteur ses mensurations: 21 mètres de haut, un poids de 3,5 tonnes, 500 tonnes de pilonnage. Capable de casser la coquille d'une noix sans la détruire, il ressemble maintenant plus à une fusée (style Tintin), voire à un tire-bouchon à ailettes, qu'à un formidable outil industriel !
Mais, sur le haut de la butte, c'est le château de la Verrerie qui offre ses magnifiques proportions du XVIIIe siècle en contraste avec les usines du XIXe. L'un des deux fours de la verrerie a été transformé par les Schneider en petit théâtre qui accueillait des concerts et des pièces de théâtre à l'intention des gros clients potentiels. Nous assistons à un concert donné par trois jeunes artistes, encore frais émoulus du conservatoire: Sczardas de Monti, élégie de Fauré, trio de Mendelsohn sont au programme. Un musée présente l'histoire de la famille Schneider, la montée de sa puissance et sa chute. On peut y voir encore le pavillon jaune et blanc représentant un canon (napoléonien) entouré de palmes, au centre de rayons concentriques; ce pavillon était hissé sur le château de la Verrerie quand le maître était présent !
Mais l'intérêt est ailleurs. L'Académie Bourdon rassemble les archives industrielles des usines. Elle a installé un musée dans l'ancien jeu de paume; ses locaux sont juste à côté. J'y rencontre André P. qui m'indique immédiatement que le matin même il a rédigé une note récapitulant les hypothèses de la disparition de Henri S., le grand père de la famille, qui fut durant la guerre le directeur des usines du Creusot, déporté en 1944 et disparu à la libération du camp de Buchenwald en 1945. Je suis étonné de l'actualité de cette question. Le mystère qui entoure à la fois sa déportation et sa disparition provoque, soixante après, des recherches, des études, des vérifications. Le contexte est obscur: quelles ont été les circonstances de son arrestation? et plus tard de sa disparition? pour ne citer que quelques questions parmi beaucoup d'autres: les indices manquent, les témoignages sont extrêmenment réservés, les hypothèses multiples.
Sorti dans la rue pour rejoindre le colloque, je rencontre à nouveau un des membres de l'Académie, George C., qui habite maintenant la maison qu'occupait Henri S., il l'a rachetée quand les Schneider ont vendu les biens. On reparle des hypothèses, des recherches qu'il faudrait poursuivre, des incertitudes et des possibilités.
Plus tard encore, on me présente à un élu qui s'intéresse aussi à cette question. Décidément, je suis surpris qu'elle puisse encore agiter les esprits ainsi. Il me donne quelques pistes de recherche: les archives du secrétaire particulier des Schneider peut-être, ou dans les archives du musée, maintenant éco-musée.
Arrivé sans intention, je repars avec quelques renseignements complémentaires que je devrai transmettre à la famille. Justement un document qui rassemble les archives de la famille vient d'être édité; il a été écrit par l'aîné des fils de Henri S., qui vient de décéder à l'âge de 92 ans. Il faudrait poursuivre les recherches...
Je reviens au colloque qui est en pleine ébullition, un ministre est là, assez malmené par les responsables, présidents et maires. Puis tout le monde s'égaye. Je rentre aussi, mais j'ai l'impression que le mystère de la fin d'Henri S., qui a eu une influence importante dans la famille, pourrait être éclairci, soixante ans après, ou du moins qu'il existe encore des personnes qui désirent que cette affaire soit poursuivie.