Dessins et textes libres...

Rome est paraît-il (d'après l'un des personnages du film Roma de Fellini) la ville idéale pour attendre la fin du monde...
De Rome je me souviens de ses trottoirs épouvantables, de ses églises innombrables, de ses chocolats excellents, ... et de son Panthéon, peut être le bâtiment le plus parfait qui existe. En tout cas qui n'a pas perdu de sa force d'émotion depuis vingt siècles.
L'extérieur en est fruste, fait de briques entassées, meurtries par le temps, par les modifications successives, les guerres peut être, les événements de l'histoire sûrement; il n'est en fait qu'un cylindre grossier surmonté d'une coupole presque plate, sans aucune décoration. Nous sommes devant une tour romaine comme il y en a eu tant, tour de guet, tour de défense, silo à grain, immeuble aveugle et sans grâce.
La première surprise vient de l'accouplement de cette tour rustique aux colonnes lourdes, d'une seule pièce, surmontées d'un tympan vidé de ses sculptures. Les colonnes sont des soldats dressés qui en défendent l'entrée; elles en constituent une garde impressionnante devant la lourde porte de bronze, elles se resserrent sous le fronton, elles assurent le seuil. Le lieu est étrange: d'un côté la ville (l'obélisque de la place, étrangement surmonté d'une croix, est tout proche), de l'autre la porte de bronze qui laisse entrevoir un douce lumière, attirante et mystérieuse.
Les quelques mètres qui séparent les colonnes antiques de l'intérieur offrent une des plus grandes surprises qui soit.
Il ne s'agit que d'une coupole légère, mais qui enchante par l'extrême justesse de ses proportions intérieures, par le dessin des caissons qui allègent le dôme, et surtout par la présence de l'oculus ouvert, seule source où la lumière et la pluie sont également bienvenues, et le soleil trace sa courbe sur l'intérieur de la coupole. Proportions idéales et simplicimes où la hauteur et la largeur sont égales, où une sphère parfaite s'inscrit entièrement dans le monument. La force et la sérénité qui s'en dégagent sont à ce prix. Le seul lieu où l'on peut, quand l'on se situe au centre, à la verticale de l'oculus, se sentir au centre du monde ou du moins d'une certaine conception du monde.
"J'avais corrigé moi-même les plans trop timides de l'architecte Apollodore. J'avais voulu que ce sanctuaire de Tous les Dieux reproduise la forme du globe terrestre et de la sphère stellaire, les sphères où se renferment les semences du feu éternel, de la sphère creuse qui contient tout. Cette coupole, construite d'une lave dure et légère qui semblait participer encore du mouvement ascendant des flammes, communiquait avec le ciel par un grand trou alternativement noir et bleu. Ce temple ouvert et secret était conçu comme un cadran solaire. Les heures tourneraient en rond sur ces caissons soigneusement polis par des artisans grecs, le disque du jour y resterait suspendu comme un bouclier d'or; la pluie formerait sur le pavement une flaque pure; la prière s'échapperait comme une fumée vers ce vide où nous mettons les dieux."
Marguerite Yourcenar, en écrivant ces lignes dans les Mémoires d'Hadrien (même s'il est avéré que nous ne connaissons pas l'architecte que l'empereur Hadrien aurait corrigé), a résumé le choc que depuis vingt siècles reçoit le visiteur, citoyen romain, courtisan, fidèle, religieux, ou touriste.
Les Mémoires elles-mêmes ont, par la densité de l'écriture, la rigueur de leur évocation et l'authenticité avec laquelle Yourcenar entre dans le personnage de l'empereur, des qualités similaires à l'architecteure du Panthéon, lieu auquel on souhaite revenir inlassablement, source inépuisable de la grandeur de l'homme et de l'harmonie qu'il peut concevoir.
Si je devais attendre la fin du monde, ce serait peut être à Rome, mais ce serait alors au centre du Panhéon.