Dessins et textes libres...

Strasbourg, 21 janvier 2005, 8 h 33
Presque vide, le train semble à peine partir, sans enthousiasme, sans élan. Le matin est doux et le ciel est de bonne volonté. Le train quitte la ville sans joie ni regret. Les voyageurs s’installent doucement, sauf un jeune homme qui téléphone bruyamment derrière moi pour dire qu’il a raté son train (« j’ai merdé mon réveil ») ; sa figure exprime bien sa nuit difficile.
Colmar, 9 heures à peu près
Même impression de vacuité. La gare presque déserte. Pourtant les annonces du conducteur et du barman (en français, allemand et anglais) tentent d’être dynamiques. La jeune femme à ma droite est sympathique : elle va à Lons-le-Saulnier, lit la revue Cosmopolitan. Elle est blonde, poudrée, a la lèvre supérieure qui avance un peu, et des yeux rieurs.
Je lis les premières pages du numéro de décembre de la revue Le matricule des anges : en couverture, Paul Nizon, au look de barbouze. Un édito (p.3) de Thierry Guichard, confus, mêle des considérations sur l’édition (en janvier, c’est la qualité), la politique (« un ministre a donné du racaille à des centaines de milliers de contemporains »), et la littérature (si Nizon avait irrigué la société, Busch n’aurait pas envahi l’Irak…).
Mulhouse, 9 h 35
Le train se remplit : une femme s’installe dans le siège devant ; elle a un long manteau noir, des bottes noires, un sac noir, des cheveux blancs. Elle enlève son manteau : elle a une longue jupe noire, une autre jupe noire courte en superposition, un pull noir. Elle est mince, fine, mais a des mains tavelées et noueuses. Elle lit Libération. Un jeune couple s’est assis deux rang devant. Lui a une visage franc, ouvert. Elle a des yeux maquillés, des sourcils faits au crayon, un visage ovale et volontaire. Je n’arrive à entendre de leur conversation que quelques bribes, d’elle à lui : « toi, tu es vachement calé en histoire et en culture gé ! ».
En quittant Mulhouse, on longe le canal aux eaux gelées, aux bateaux bâchés.
Lu l’article sur Pasolini (p.8), « le désir et la rage ». Pasolini se définissait comme un «contemporain alerté, un mécontemporain ».
Montbéliard, 10 heures
Qui est monté, qui est descendu ? Le train s’est arrêté doucement, est reparti doucement, comme pour ne pas déranger…
A la voiture bar, échange avec le barman : je lui dit que j’ai entendu son annonce et qu’il doit être de Marseille ; il me répond qu’il a un peu forcé l’accent…
Le train longe la vallée du Doubs, prise dans la brume ; l’eau miroite pourtant, entrecoupée d’écluses, de biefs. La brume est nimbée de soleil : quand il apparaît, c’est brusquement, comme un flash, et tout s’illumine.
De retour à ma place (voiture 6, place 71). La jeune femme blonde assise à côté de moi a avancé dans Cosmopolitan : elle est à la rubrique cinéma, avec le film Münich, puis elle passe à la rubrique VIP avec Jennifer Ariston, « la classe absolue ». Le femme en noir est partie. Deux livres sont restés sur sa tablette, mais je ne peux voir le titre que d’un : Et après, avec en couverture un visage de femme dont on voit qu’un œil fixe, interrogateur. Quand elle revient, elle me semble plus vieillie, plus fatiguée. Elle reprend la lecture de Libé. Le jeune couple discute toujours doucement, sans que je puisse rien comprendre. Le femme est penchée en avant, son visage tourné en permanence vers son compagnon, attentive et volontaire.
Besançon, 10h 57 mn 45 sec. (à l’horloge de la gare)
Des voyageurs montent, des jeunes surtout. Un jeune homme au cheveux coupés très court s’installe au rang derrière : sûrement militaire, il a un gros sac kaki et des skis courts. Devant, une famille avec un bébé qui pleure.
Le soleil campe maintenant solidement sur le paysage qui est devenu joli mais simple: champs, vallons, fermes, le Jura au loin… Le wagon s’est rempli de bruits : les sonneries des portables, le grésillements des baladeurs, les conversations sourdes, les cris du bébé. Tout cela devient banal, ennuyeux.
En avançant dans la revue Le matricule des anges, p. 29, un article Ce qu’on voit des trains, « éloge de la lenteur, méditation sur le temps et les paysages enfouis, le livre d’Eric Faye (Mes trains de nuits) invite à un voyage sans destination, au gré des aiguillages de la mémoire ». Ce matin, je suis à un niveau plus basique, immédiat : enregistrer les sensations, les visions fugitives du voyageur, immobile sur son siège, mobile dans le paysage.
Lons-le-Saulnier, 11h 55
La jeune femme blonde descend : en fait elle est juriste à la Caisse d’assurance maladie. Elle est aussitôt remplacée par une femme brune en blouson de cuir noir, au visage fermé, aux lèvres serrées. Le paysage s’étale de plus en plus, dans ce qui devrait être une belle journée d’hiver.
Je termine les articles sur Paul Nizon, dont je n’ai encore lu aucun livre. Forte personnalité, avec la liberté pour ligne de vie. Suisse de langue allemande, il vit à Paris. Les titres des articles sont évocateurs : « le chercheur de vie », « le voyageur intérieur », « le vol de l’épervier » ! Les portraits sont en noir et blancs, contrastés, dans des poses de malfrat plus que d’écrivain : sur l’un (p. 18) il a quelque ressemblance avec André Breton, sur un autre (p. 22) il peut avoir un petit air de Gabin. La fin de l’interview est étonnante : « quelle place estimez-vous occuper dans la production littéraire contemporaine ? » « Je pense que j’appartiens quand même aux écrivains européens importants ». Plus loin : « Le dernier prix Nobel allemand était Jelinek. Jelinek est un écrivain autrichien important, mais il y en a d’autres qui sont aussi importants, comme Handke, comme Bernhard, qui ne l’ont pas eu, et c’est absolument mon niveau ». Modestie… Je retiens à lire : L’Année de l’amour (Acte Sud), sur son séjour à Paris.
Bourg-en-Bresse, 12h 29
Une jeune fille s’est assis devant : elle est métis, porte une longue chevelure de laine blonde et bouclée qui lui tombe sur la tête de tous les côtés ; elle porte des bottes blanches à hauts talons et aux bouts très pointus, un jean serré, un blouson blanc ; elle est complètement absorbée par son téléphone portable.
Les contrôleurs de la SNCF passent pour la nième fois. Je remarque seulement que leur cravate bleue aux petits tirets rouges est tenue par une épingle de cravate dorée qui représente un locomotive à vapeur et son tender.
Trois policiers des Douanes, treillis bleus, pistolets à la ceinture, passent avec un chien qui renifle les bagages, suivis à quelques mètres par deux femmes dans la même tenue. Le jeune homme au crâne rasé et au gros sac qui est derrière est emmené discrètement pour être fouillé. Le train roule maintenant dans la plaine sans intérêt. Les douaniers demandent à un autre jeune homme d’ouvrir ses bagages. Les gens se retournent, comme moi d’ailleurs, pour en voir un peu plus. Les douaniers ont terminé leur fouille et les jeunes regagnent leur place. Le chien passe près de moi et je le regarde avec méfiance…
Lyon, 12h 16
Le train entre en gare de la Part-Dieu. Je suis de retour dans ma ville.