Dessins et textes libres...
L’article présentait le nouveau livre de la romancière, appréciée plus que connue, et dont il ne se souvenait plus quel livre d’elle il avait lu. L’article était élogieux, il parlait de la délicatesse de l’écriture, de la profondeur du sens, de la légèreté des mots, du pur plaisir d’écrire, de donner vie à des mots, ces petits emboîtements de lettres, de leur confier une si lourde responsabilité que certains refusaient d’assumer, de la fluidité de la phrase, de la pureté du style. Comme il se souvenait vaguement de l’auteur et qu’il aimait découvrir de nouveaux livres, il poursuivit la lecture de l’article qui exaltait maintenant la fraîcheur et la jeunesse d’un auteur qui devait bientôt fêter son centenaire. Il arrêta sa lecture, demeura songeur : « centenaire ! », c’était impressionnant, et il regarda la photo qui accompagnait l’article et qu’il n’avait pas encore observée.
La photo lui sembla immédiatement très belle. Elle semblait avoir été prise dans l’appartement même de l’auteur, un appartement parisien, lumineux, car la pose était très naturelle. La femme était assise, les mains jointes entre les genoux. Elle était en pantalon noir et portait également une veste noire. Le corsage avait un bord de dentelle qui se détachait délicatement. La photo était prise en légère plongée de telle façon que le visage redressé était tendu vers le photographe, dans une pose interrogative qu’éclairaient deux yeux transparents qui attendaient une réponse avec une impérieuse patience. Les cheveux courts laissaient toute la lumière au visage, qui montrait dans les mille rides du front, des tempes, des joues une beauté d’une telle simplicité mais d’une telle exigence qu’il se demanda s’il en avait le mérite. Il percevait que la femme n'avait jamais été belle même quand elle était plus jeune, qu’elle n’apportait aucun soin particulier à sa toilette, mais immédiatement il devait reconnaître que l’âge permettait à la beauté de son esprit d’apparaître au grand jour, d’illuminer son visage, de rayonner dans cet appartement parisien par la profondeur d’un regard, de capter le sens du photographe, et de séduire le lecteur qu’il était.
Il revint chez lui en hâte pour examiner la photographie plus attentivement avec une loupe. Il s’attarda sur le visage, scrutant chaque ride qui se confondait avec la trame de l’impression. Il les chercha dans le cou, sur les mains tachetées. Puis il quittait sa loupe, s’écartait du journal et la photographie reprenait sa lumière, le visage s’éclairait, éclairait le journal, son esprit. Il découpa soigneusement l’article, en évitant de le froisser. Comme la sortie du livre était récente, il chercha d’autres publications, dans les quotidiens, dans les suppléments littéraires, dans les magazines spécialisés. Il trouva d’autres photos, certaines prises par le même photographe, dans le même appartement parisien ; elles étaient différentes par la pose, par le regard. Sur chacune, il tenta de retrouver à la fois toutes les marques du grand âge et toute la luminosité, la bonté, la beauté de ce visage. Il jeta les photos qui ne lui donnaient pas cette double impression. Il n’en garda que quelques-unes qu’il colla sur des feuilles de papier, et qu’il afficha. Il choisit un emplacement particulièrement lumineux pour que le visage soit encore plus éclairé. Il revenait sans cesse les contempler. Dans les librairies, il acheta ses livres, certains dataient de plus de soixante ans, bien qu’elle ait commencé à écrire assez tardivement. Il lut toutes les œuvres complètes quand quelques mois plus tard, elles parurent dans une collection de luxe. Il s’insurgea qu’elles paraissent alors qu’elle pouvait écrire encore d’autres livres. Il acheta des disques où elle lisait ses textes, où elle expliquait ses livres. Quand ses amis l’interrogeaient sur les photos accrochées au mur, il rougissait et évitait de répondre. Il voulut lui écrire, lui avouer ses sentiments, qui franchissaient les quelque soixante ans qui le séparaient d’elle. Une telle pensée le retint et il ne voulait pas que sa lettre paraisse être celle d’un simple admirateur ; ainsi elle ne sut rien de lui et de son amour. Mais par-dessus tout il ne voulait pas qu’elle meure. Cela lui semblait impossible. Il ne pouvait imaginer que son amour puisse se heurter à la mort, puisqu’il semblait qu’elle avait vécu jusqu’à cet âge pour qu’il puisse justement réaliser cet amour inconcevable, mais qui lui semblait maintenant si naturel qu’il en refusait la fin. À l’heure où j’écris ces lignes, il vit toujours cet amour avec la même intensité, la même fixité. Il n’a pas encore vu dans les journaux, qu’il examine chaque jour, la moindre information la concernant. Il craint chaque jour le pire. Si on ne parle pas d’elle, il craint qu’elle ne soit malade, ou même mourante. Il se recueille chaque jour devant ses photos, il lit chaque jour quelques lignes de ses livres. Il veut que plus rien ne change, plus rien ne bouge. Il veut la garder pour toujours.
19 septembre 1999.
Post scriptum : Nathalie s’est éteinte le 19 octobre 1999, à l’âge de 99 ans.